Le Brésil, le pays qui a transformé la canne à sucre en énergie
Il existe une image très simple de la canne à sucre : une plante tropicale, des champs à perte de vue, du sucre destiné à l’alimentation et, quelque part au bout de la chaîne, une industrie agroalimentaire. Au Brésil, cette image est devenue beaucoup trop limitée. Depuis plusieurs décennies, le pays a transformé la canne à sucre en une véritable plateforme énergétique, capable de produire non seulement du sucre, mais aussi de l’éthanol, de l’électricité et, désormais, de nouvelles formes de bioénergie destinées à répondre aux besoins d’une économie moins dépendante des combustibles fossiles. C’est cette expérience industrielle, agricole et technologique qui fait aujourd’hui du Brésil l’un des principaux acteurs mondiaux des biocarburants.

Le paradoxe est remarquable : une matière première associée depuis des siècles au goût sucré est devenue l’un des instruments de la transition énergétique brésilienne.
Le Brésil est aujourd’hui le deuxième producteur mondial d’éthanol, derrière les États-Unis, mais son modèle possède une caractéristique particulière : une grande partie de cette production repose sur la canne à sucre et sur une chaîne industrielle qui s’est construite progressivement autour d’elle. En 2025, la production brésilienne totale d’éthanol a atteint 36,2 milliards de litres, selon l’Empresa de Pesquisa Energética, l’organisme public chargé des études énergétiques du pays.
Mais comprendre le modèle brésilien exige de revenir quelques décennies en arrière.
Lorsque le Brésil a commencé à développer à grande échelle l’utilisation de l’éthanol comme carburant, il ne s’agissait pas simplement de remplacer une matière première par une autre. Il fallait créer une nouvelle relation entre agriculture, industrie, automobile, distribution de carburants et consommation. Dès 1931, le pays avait déjà adopté une première législation établissant le mélange d’éthanol anhydre à l’essence. Puis, à partir de la fin des années 1970, le programme Proálcool a accéléré l’utilisation de l’éthanol comme carburant. Quelques décennies plus tard, les véhicules flex ont profondément changé le marché brésilien en permettant aux automobilistes d’utiliser de l’essence, de l’éthanol ou un mélange des deux.
Ce qui s’est construit au Brésil est donc bien davantage qu’une industrie de carburant. C’est un écosystème.
Dans une usine sucrière brésilienne moderne, la canne ne s’arrête pas au sucre. La plante entière devient une source de valeur énergétique. Le jus et la mélasse peuvent être destinés à la production d’éthanol. La bagasse, résidu fibreux laissé après l’extraction du jus, peut être utilisée pour produire de la chaleur et de l’électricité. La paille de la canne peut également entrer dans cette logique énergétique. Le résultat est une industrie dans laquelle ce qui était autrefois considéré comme un résidu devient une ressource.
En 2024, la bioélectricité issue du secteur sucrier a représenté une contribution significative au réseau électrique brésilien : 21 218 GWh ont été produits, et 75 % de la bioélectricité injectée dans le réseau provenait de résidus de la canne à sucre.
Autrement dit, le même champ peut participer à plusieurs chaînes de production simultanément : alimentation, carburant et énergie électrique.
C’est probablement l’une des caractéristiques les plus intéressantes du modèle brésilien.
La canne à sucre n’est donc plus seulement une culture agricole. Elle est devenue une matière première industrielle polyvalente.
Cette évolution a également créé un avantage technologique. Pendant des décennies, le Brésil a appris à améliorer les rendements agricoles, l’efficacité industrielle, la fermentation, la distillation, la cogénération électrique et, plus récemment, l’utilisation de résidus végétaux pour produire davantage d’énergie sans nécessairement augmenter les surfaces cultivées.
L’une des technologies les plus prometteuses est précisément celle de l’éthanol dit de deuxième génération, ou éthanol cellulosique. Contrairement à l’éthanol conventionnel, qui utilise principalement les sucres disponibles dans le jus et la mélasse, cette technologie permet d’exploiter la matière lignocellulosique contenue dans la bagasse et la paille. Selon l’Union de l’industrie de la canne à sucre et de la bioénergie, cette technologie pourrait permettre d’augmenter jusqu’à 50 % le volume de biocarburant produit à partir d’une même quantité de terres agricoles.
C’est là que l’histoire devient particulièrement intéressante pour le reste du monde.
Car le Brésil ne cherche plus seulement à produire davantage d’éthanol. Il cherche à apprendre à tirer davantage d’énergie de la même plante.
Cette logique rejoint une transformation plus large du secteur. L’éthanol et le sucre constituent toujours le cœur de l’industrie, mais de nouvelles filières apparaissent autour du biogaz, du biométhane et des carburants durables destinés à des secteurs difficiles à décarboner. L’Agence internationale de l’énergie souligne d’ailleurs que l’expérience brésilienne dans les biocarburants de première génération peut servir de base au développement de bioraffineries capables de produire des biocarburants avancés et du carburant d’aviation durable, le SAF.
Cette évolution est essentielle, parce qu’elle change la manière de regarder la canne à sucre.
Pendant longtemps, la question était : combien de sucre peut-on produire avec une tonne de canne ?
Puis une deuxième question est apparue : combien d’éthanol peut-on produire ?
Aujourd’hui, l’industrie pose une question beaucoup plus vaste : combien de formes d’énergie et de produits à valeur ajoutée peut-on obtenir à partir de la même matière première ?
C’est cette évolution qui explique pourquoi le secteur sucroénergétique brésilien occupe une place particulière dans le débat international sur la transition énergétique.
L’Agence internationale de l’énergie décrit d’ailleurs le Brésil comme un leader de la transition énergétique mondiale, en soulignant la combinaison de ses ressources renouvelables, de son secteur des biocarburants et de ses politiques énergétiques de long terme. Dans son analyse consacrée au Brésil en 2025, l’agence estime que l’expérience du pays dans les biocarburants constitue un élément important de sa stratégie énergétique.
Le résultat est également visible dans les chiffres de l’industrie. Au cours de la récolte 2024/2025, le Brésil a produit 679,68 millions de tonnes de canne à sucre. Cette matière première a permis de produire environ 44 millions de tonnes de sucre et 37,3 milliards de litres d’éthanol, dont 29,1 milliards provenant de la canne et 8,2 milliards du maïs. Le secteur a également généré 21 TWh d’électricité pour le réseau national.
Ces chiffres racontent une transformation profonde : la canne n’est plus seulement associée à un produit alimentaire. Elle participe directement à la sécurité énergétique du pays.
Et cette histoire possède une autre particularité : elle s’est construite à une échelle nationale.
L’éthanol est disponible dans les stations-service brésiliennes depuis des décennies. Il peut être utilisé pur sous forme d’éthanol hydraté ou mélangé à l’essence sous forme d’éthanol anhydre. Depuis août 2025, la réglementation brésilienne prévoit notamment une proportion de 30 % d’éthanol anhydre dans l’essence C.
Cette familiarité est fondamentale. Dans de nombreux pays, les biocarburants restent encore principalement associés à des politiques publiques, à des expérimentations ou à des marchés spécifiques. Au Brésil, ils font partie de la vie quotidienne de millions d’automobilistes.
C’est peut-être là que se trouve l’une des grandes singularités du modèle.
La transition énergétique brésilienne ne s’est pas construite uniquement dans les laboratoires. Elle s’est également construite dans les champs de canne, les usines, les stations-service et les voitures.
Elle est devenue une infrastructure.
Le modèle n’est évidemment pas exempt de débats. Comme pour toute production agricole destinée à l’énergie, les questions liées à l’utilisation des terres, à la biodiversité, à l’eau, aux conditions de production et aux émissions sur l’ensemble du cycle de vie restent essentielles. L’Agence internationale de l’énergie souligne elle-même l’importance d’évaluer les impacts liés à l’utilisation des terres et aux changements d’affectation des sols dans le développement futur des biocarburants.
Mais précisément, c’est aussi pour cette raison que l’expérience brésilienne est observée à l’étranger : elle offre un laboratoire à grande échelle permettant d’étudier à la fois les bénéfices, les limites et les conditions nécessaires à une production durable de biocarburants.
Le Brésil affirme aujourd’hui une ambition qui dépasse largement ses frontières. En septembre 2026, l’UNICA et ApexBrasil ont confirmé le maintien d’un partenariat consacré à la promotion internationale de l’éthanol brésilien, avec l’objectif de mieux faire connaître son rôle dans la transition énergétique et de présenter au monde l’expérience, la technologie et la capacité productive développées dans le pays.
Cette internationalisation est logique.
Car ce que le Brésil exporte potentiellement n’est pas seulement une quantité d’éthanol. C’est un modèle industriel.
Un modèle fondé sur une idée relativement simple : produire de l’énergie renouvelable à partir d’une matière agricole, utiliser au maximum les différentes parties de la plante, intégrer l’agriculture à l’industrie et construire sur plusieurs décennies un marché capable d’absorber cette énergie.
Dans un monde qui cherche à réduire sa dépendance au pétrole, cette expérience devient particulièrement intéressante.

Et l’histoire ne s’arrête pas à l’éthanol.
Le secteur brésilien travaille désormais sur le biogaz, le biométhane, l’éthanol cellulosique, les carburants durables pour l’aviation et d’autres produits issus de la biomasse. L’industrie parle de plus en plus de bioraffineries : des unités capables de transformer une même matière première en une combinaison de carburants, d’électricité, de produits chimiques et d’autres ressources à valeur ajoutée.
La canne à sucre entre ainsi dans une nouvelle époque.
Hier, elle était principalement une matière première agricole.
Aujourd’hui, elle est également une source d’énergie.
Demain, elle pourrait devenir l’un des éléments d’une industrie beaucoup plus vaste de la bioéconomie.
C’est peut-être la partie la moins visible de la révolution brésilienne.
À l’étranger, le Brésil reste souvent associé au sucre, au café, au soja, à la viande ou au pétrole. Mais derrière les champs de canne se trouve une histoire industrielle beaucoup plus sophistiquée : celle d’un pays qui a appris, pendant plusieurs générations, à transformer une plante en une succession de produits énergétiques.
Du sucre à l’éthanol.
De l’éthanol à l’électricité.
Des résidus aux nouveaux carburants.
Et d’une culture agricole à une véritable plateforme de bioénergie.
Le Brésil n’a pas inventé la canne à sucre. Il n’a pas non plus inventé l’idée d’utiliser l’alcool comme carburant.
Mais il a fait quelque chose de beaucoup plus rare : il a construit, à l’échelle d’un continent, une industrie capable de faire de la biomasse une composante quotidienne de son système énergétique.
C’est cette expérience qui fait aujourd’hui du pays une référence mondiale dans les biocarburants.
Et peut-être que la prochaine grande histoire de la canne à sucre ne sera plus celle d’une plante qui produit du sucre.
Ce sera celle d’une plante qui produit de l’énergie.
